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Conférence et création de Thierry Escaich
Article : Gérard Condé
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La musique de Thierry Escaich est de celles, assez rares, qui parlent immédiatement.
Dès lors, à quoi bon en parler ? Justement parce que cette éloquence
directe dérange la conviction bien partagée selon laquelle l'appréciation
d'une uvre vraiment nouvelle exigerait l'apprentissage d'une approche inédite,
une remise en question.
Ne dit-on pas que les grandes choses sont simples ? Parfois oui, parfois non.
Bach peut être très simple quand il veut frapper, Beethoven aussi
mais, si l'on compare le finale de la Neuvième Symphonie et la "Missa
Solemnis" ou "l'Offrande musicale" et le "Magnificat"
force est de reconnaître que sous les mêmes plumes, la grandeur
a bien deux visages. Aussi le précepte "ce qui se conçoit
bien s'énonce clairement" doit-il se comprendre de façon
large : on peut être aussi clairement (manifestement) complexe que clairement
(apparemment) simple ; une fugue ne se déguise pas en romance, une chanson
ne doit pas être un grimoire. La simplicité n'est pas un but esthétique
mais seulement un moyen de rendre audible la richesse foisonnante de la conception.
Une des grandes lois de la composition est celle de l'équilibre entre
le matériau et le traitement qu'on lui applique : l'un doit être
d'autant plus simple que l'autre sera complexe, et vice et versa. Or Thierry
Escaich possède à un degré élevé le sens
de cet équilibre. Le choix assez fréquent qu'il fait de motifs
imités du chant grégorien, dont l'ingénuité apparente
recèle cependant des poches de complexité (fluidité rythmique,
polymorphisme harmonique) lui permet d'édifier de véritables cathédrales
sonores ; les enchevêtrements des arches font tourner la tête de
l'observateur qui ne résiste pas cependant à la force élancée
de l'ensemble.
Après le choc de l'audition, une curiosité bien naturelle pousse
à vouloir regarder comment c'est fait. Or la lecture des partitions -
à moins de la pousser très au-delà d'une étude ordinaire
- fait surtout apparaître une combinatoire d'éléments bien
typés, de personnages, presque banals en eux-mêmes, parfois. Rien
qui vaille la peine d'en parler. On pourrait en dire autant, précisons
le, des symphonies de Bruckner - organiste également, et donc attentif,
lui aussi, à la projection de la musique - dont la grandeur est le fruit
d'une économie rigoureuse au service d'une composition fastueuse. L'invention,
dans le domaine de la combinatoire, est ce qu'il y a de plus difficile à
saisir, à cerner, à évaluer de l'extérieur. Pour
le compositeur, c'est une perspective vertigineuse, d'un foisonnement sans limites,
mais terriblement dangereuse. La plupart des jongleries produisent en effet
une musique froide et vaine. Thierry Escaich, sans doute parce que l'improvisation
est un des éléments fondateurs de sa vocation et une part importante
de son activité créatrice, n'est pas mu par la passion de la combinatoire
mais par un besoin d'expression immédiate : il ne cherche qu'à
donner, par le biais des combinaisons, une forme tangible à l'alchimie
de son univers intérieur.
L'expression de la vie est au coeur de sa musique, semble-t-il, et, de même
que notre existence est faite de la superposition d'une multitude de rythmes
: les saisons, les jours, les fêtes, les battements du coeur, l'écoulement
subjectif des heures, de même ses compositions reposent sur l'interaction
de strates parallèles à différents niveaux et sur un contrepoint
d'évènements. Aussi l'écoute synthétique se révèle-t-elle
plus fructueuse que la lecture analytique (donc dissociante) car ce sont les
interactions qui comptent et, en ce domaine, l'oreille est plus subtile que
l'il.
Une musique pour l'oreille donc et qui, de ce point de vue, n'est pas éloignée
de l'électroacoustique (la musique "concrète", à
partir d'objets sonores), cela dit pour souligner son appartenance profonde
à la seconde moitié du XXe siècle et récuser toute
accusation mal fondée de passéisme : bien ancré dans la
triple tradition modale-tonale-atonale, comme dans la sensibilité contemporaine,
l'art de Thierry Escaich regarde droit devant. Il n'est pas exempt d'angoisse,
mais ces angoisses métaphysiques ou existentielles n'aliènent
pas le langage. Un langage clair, si sombre que puisse être le propos
? A entendre trop souvent l'inverse, on avait oublié que c'était
possible.
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